Certains matins, je passe des heures à fixer un écran avant de réaliser que je n’ai pas fait plus de quelques pas. C’est la posture moderne : les épaules voûtées, un café qui refroidit à portée de main, les yeux rivés sur un ordinateur portable qui accapare, mine de rien, l’essentiel de notre emploi du temps.
C’est le paradoxe du milieu des années 2020. Nous sommes plus connectés que jamais, nous comptons nos pas, surveillons notre fréquence cardiaque et laissons des algorithmes suggérer ce que nous devrions manger ou comment nous devrions dormir. Pourtant, plus nous recueillons de données, plus il semble difficile de vivre le genre de vie que ces mesures sont censées promouvoir.
Il y a quelques années, j’ai écrit que notre état de santé dépend davantage non pas des hôpitaux ou des cliniques, mais des rythmes tranquilles et quotidiens de notre vie au travail et à la maison. C’est encore le cas aujourd’hui. Ce qui a changé, c’est l’intensité : nos lieux de travail ont envahi nos cuisines, nos téléphones nous gardent connectés au reste du monde à toute heure du jour ou de la nuit, et nos maisons sont devenues des laboratoires de mieux-être et d’épuisement professionnel.
Le travail réinventé
Le travail a toujours été un déterminant de la santé. Passer trop de temps sans travailler nuit au bien-être physique et mental; un travail valorisant nous soutient. Mais « aller travailler » n’est plus le lot de tous.
Beaucoup, c’est vrai, continuent de se présenter dans un service hospitalier, une école ou sur un chantier de construction. Pour d’autres, cependant, le bureau s’est transformé en un ordinateur portable perché sur un comptoir de cuisine. Et, pour certains, le travail à la demande et les contrats instables ont complètement remplacé les emplois permanents.
Ce que nous avons appris depuis les débats sur la « démission silencieuse », c’est que la santé dépend non seulement de l’emploi, mais aussi des limites. La souplesse peut protéger la santé, mais la disponibilité constante l’érode. Un chèque de paie assure la sécurité, mais avoir un but contribue à la résilience. Les milieux de travail les plus sains en 2026 sont ceux qui combinent les deux.
La maison en tant que carrefour de la santé
Si le travail façonne notre santé, la maison également. Mais la maison n’est plus seulement un lieu de repos, c’est aussi, pour beaucoup d’entre nous, un lieu de travail, d’activité physique, d’éducation et de loisir. Face à cette superposition des fonctions, les enjeux se font plus grands : les aliments dans notre réfrigérateur, la conception de nos quartiers, la présence ou l’absence d’espaces sécuritaires pour se déplacer, tout cela n’est pas sans conséquence sur le corps et l’esprit.
Les prescriptions sont familières : mangez mieux, bougez plus, reposez-vous davantage. Reste encore à appliquer tout cela. L’obésité, l’hypertension et la dépression demeurent obstinément élevées. Pourquoi? Parce que l’éducation à elle seule ne change pas les comportements. Nous avons besoin d’environnements où les choix sains sont faciles et évidents.
Les dangers de l’hyperconnexion
Chaque époque a ses dangers. En 2018, j’écrivais au sujet des machines et des emplois sédentaires. Aujourd’hui, le danger, c’est l’hyperconnectivité.
Les notifications brouillent la frontière entre le travail et la maison. Les plateformes de diffusion en continu et les réseaux sociaux dévorent les heures auparavant consacrées au repos. Même le sommeil a été réduit à une mesure, évalué et optimisé par nos appareils. Le danger n’est pas seulement physique, il est psychologique. L’anxiété est amplifiée par le sentiment que nous devrions toujours en faire plus, viser plus haut, optimiser davantage.
Et puis il y a l’IA : à la fois une promesse et une menace. Elle pourrait nous libérer des corvées ou nous remplacer complètement. Comme toutes les technologies qui l’ont précédée, son incidence sur la santé dépendra moins du code que de la façon dont nous l’utiliserons – ou dont nous nous laisserons utiliser.
Pourquoi la volonté ne suffit pas
Les grands gains du siècle dernier en matière de santé découlent des changements systémiques : eau potable, vaccins, milieux de travail plus sécuritaires. Personne n’a eu à faire preuve d’une discipline hors norme pour en bénéficier. Le même principe s’applique aujourd’hui.
Dire aux gens de « bouger davantage » ne fonctionnera pas si les quartiers manquent de trottoirs. Impossible aux familles de « manger mieux » si les aliments frais sont inabordables. Et à quoi bon suggérer aux gens de « déconnecter » si leur travail exige qu’ils soient en ligne en tout temps?
Le choix compte, c’est vrai, mais il n’est jamais entièrement individuel. Notre alimentation, nos appareils et même nos moments de détente sont façonnés par la culture, l’infrastructure et les politiques. TikTok influe sur l’alimentation des adolescents. L’aménagement urbain détermine s’il est possible de se déplacer à pied. Les algorithmes décident si nous lisons, regardons défiler notre écran ou visionnons d’une traite une autre série télé.
Si nous voulons une vie plus saine, nous devons concevoir les systèmes en conséquence.
Une prescription à prendre en compte pour 2026
Pas de règles, mais plutôt des invitations :
Pour les travailleurs :
- Engagez-vous dans un but précis, et non uniquement pour assurer la productivité.
- Levez-vous, étirez-vous, bougez – ne laissez pas la chaise devenir l’option par défaut.
- Voyez les vacances comme des actes de renouvellement, et non comme des pauses du travail.
- Traitez la vie numérique comme les aliments : nourrissants lorsque consommés avec modération, toxiques en excès.
Pour les employeurs :
- Respectez les limites réelles – arrêtez d’encourager les échanges de courriel à 23 h.
- Reconnaissez que la souplesse est une nécessité pour la santé, et non un privilège.
- Renforcez la sécurité psychologique, au même titre que la sécurité physique.
- Remplacez les slogans sur le mieux-être par des politiques qui l’appuient réellement.
Pour les décideurs :
- Facilitez les choix sains : voies cyclables sécuritaires, épicerie abordable, espaces publics.
- Investissez dans la prévention – services de santé mentale, résilience climatique, sécurité communautaire.
- N’oubliez pas que l’emploi en soi est une politique de santé.
Pour nous tous à la maison :
- Choisissons des aliments qui ressemblent à de la nourriture.
- Bougeons davantage, et pas simplement pour alimenter notre compteur de pas.
- Ayons de vraies conversations au lieu de regarder défiler nos écrans.
- Réservons-nous des moments de solitude au quotidien.
Perspectives d’avenir
Les problèmes de 2026 prennent davantage de place et évoluent plus rapidement que ceux de 2018 : anxiété climatique, désordre économique, surcharge numérique. Mais les prescriptions demeurent étonnamment inchangées : un peu plus de santé, un peu moins de soins de santé.
Ce qu’il y a de nouveau, c’est l’urgence. La question n’est plus de savoir quoi faire – c’est de savoir si nous allons façonner notre environnement pour que la voie vers la santé n’exige plus un acte de volonté héroïque, mais qu’elle devienne plutôt la voie par défaut.
Au moment où j’écris ces lignes, les feuilles tombent tranquillement dehors, ce qui me rappelle que les saisons changent, et nous aussi. Que l’année 2026 en soit une de renouveau – du corps, de l’esprit et de la communauté – au travail comme à la maison.
Dr Paul Atkinson, consultant médical en chef à Travail sécuritaire N.-B.

