L’attention récemment accordée à l’épuisement professionnel en médecine d’urgence est nécessaire et arrive à point nommé. Les services d’urgence rendent très visibles bon nombre des pressions qui s’exercent sur le système de santé : engorgement, pénuries de personnel, complexité croissante, attentes prolongées et exposition répétée à la souffrance et à l’incertitude.
Mais l’épuisement professionnel n’est pas un problème isolé propre à la médecine d’urgence, pas plus qu’il n’est réservé aux médecins.
De nombreuses personnes exercent des professions caractérisées par de fortes exigences, une autonomie limitée, des attentes élevées de la part du public, des risques personnels ou une exposition répétée à des événements traumatisants. Les infirmières et infirmiers, les ambulancières et ambulanciers paramédicaux, les premiers intervenants, les travailleuses et travailleurs sociaux, le personnel enseignant et bien d’autres connaissent les conséquences d’un travail prolongé au sein de systèmes soumis à de fortes tensions.
À bien des égards, les médecins sont privilégiés. Notre travail a du sens, nous bénéficions d’une formation poussée et de nombreuses possibilités professionnelles, et nos carrières sont comparativement stables et bien rémunérées. Ce privilège devrait s’accompagner d’humilité et de responsabilité. Il ne nous met toutefois pas à l’abri du stress professionnel chronique ni des répercussions d’une défaillance du système.
Les taux varient selon les études et les spécialités, mais les comparaisons entre les disciplines médicales montrent qu’aucune branche de la médecine n’est à l’abri. Les pressions peuvent prendre des formes différentes en médecine familiale, en chirurgie, en psychiatrie, en médecine interne, en pédiatrie ou dans les spécialités diagnostiques, mais la question professionnelle demeure la même :
Qu’est-ce qui permettra aux médecins de rester en bonne santé, mobilisés et capables d’offrir des soins de qualité pendant toute leur carrière?
Une transition personnelle
J’exerce la médecine d’urgence depuis plus de 30 ans. En vieillissant, j’ai réduit mon exposition clinique.
Il s’agit en partie d’une transition professionnelle naturelle. C’est aussi reconnaître honnêtement que l’intensité du travail clinique en soins aigus n’est pas quelque chose que je peux, ni que je devrais, aborder exactement de la même manière indéfiniment.
Je consacre maintenant davantage de temps à réfléchir aux changements qui pourraient améliorer le système de santé pour les patients et pour les personnes qui leur prodiguent des soins, y compris les médecins. Ce n’est pas un retrait de la médecine. C’est une autre façon d’y contribuer.
Une profession durable devrait faire une place à de telles transitions. Les médecins peuvent passer d’un travail très intense à un travail moins intense, ou encore des soins cliniques à l’enseignement, à la direction, à la recherche, à la santé au travail et à l’amélioration du système. Nous devrions y voir une planification responsable des effectifs, et non une perte d’engagement.
L’épuisement professionnel est un signal lié au travail
L’Organisation mondiale de la Santé décrit l’épuisement professionnel comme un phénomène lié au travail qui résulte d’un stress chronique au travail qui n’a pas été géré avec succès.
Cette définition est importante. Elle attire notre attention sur l’interaction entre les personnes et leurs conditions de travail.
Les médecins doivent faire preuve d’autocritique. La médecine a parfois valorisé les heures excessives, le stoïcisme et le fait de travailler malgré la maladie. Nous n’avons pas toujours accordé à nos collègues, aux apprenants et aux autres professionnels de la santé le respect qu’ils méritent. Les médecins doivent contribuer de manière constructive à l’amélioration de l’accès, de la responsabilisation et de l’organisation des soins.
Mais l’autoréflexion ne devrait pas se transformer en culpabilisation.
Lorsque la charge de travail excessive, le manque de personnel, les technologies inadéquates, les conflits moraux répétés ou le manque de contrôle sont surtout considérés comme des échecs de résilience personnelle, nous demandons aux gens de s’adapter à des conditions qui devraient elles-mêmes être modifiées.
Une rémunération équitable et un travail sain
L’Entente sur les services des médecins d’une durée de quatre ans du Nouveau-Brunswick constitue un investissement important dans le recrutement et le maintien en poste des médecins, la compétitivité, le soutien des équipes et l’accès des patients aux soins. Une rémunération équitable et prévisible est importante. Elle témoigne notamment du respect accordé à la profession, et un sentiment d’iniquité peut miner la confiance et la mobilisation.
La rémunération ne constitue toutefois qu’un volet d’une stratégie visant la durabilité des effectifs.
Un taux de rémunération plus élevé ne peut pas créer du temps de récupération après un travail clinique exigeant. Il ne peut pas remplacer un membre manquant de l’équipe, rendre convivial un système électronique inefficace, redonner du contrôle sur une charge de travail ingérable ou éliminer la détresse de ne pas pouvoir, à répétition, offrir à un patient les soins dont il a besoin.
Il ne s’agit pas d’un argument contre une rémunération appropriée. Il s’agit plutôt de tirer pleinement parti de la possibilité créée par l’entente. Ses engagements envers les soins collaboratifs, le soutien des équipes, le mieux-être des médecins et l’amélioration de l’accès pourraient se révéler tout aussi importants pour la durabilité que ses dispositions financières.
La distinction est simple :
La rémunération reconnaît la valeur du travail. La conception du travail détermine si celui-ci peut être accompli de façon sécuritaire et soutenue.
Les données probantes examinées par les National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine appuient cette perspective plus large. Les interventions organisationnelles portant sur les horaires, les effectifs, la charge et les processus de travail, le travail d’équipe et les relations professionnelles semblent plus efficaces que le seul recours à des mesures axées sur les individus.
Commençons par le travail
En santé au travail, la façon la plus fiable de réduire les préjudices consiste à s’attaquer aux dangers à la source.
Pour les médecins, cela signifie qu’il faut poser des questions difficiles sur la conception du travail clinique :
- Les charges de travail correspondent-elles réellement au temps et aux ressources disponibles?
- Les horaires permettent-ils de dormir, de récupérer et de participer à la vie familiale?
- La technologie facilite-t-elle les soins ou leur fait-elle obstacle?
- Les médecins peuvent-ils influer sur les décisions qui touchent leur travail?
- Le personnel peut-il soulever des préoccupations en matière de sécurité sans craindre l’humiliation ou les représailles?
Ces questions nous amènent à dépasser la simple capacité d’adaptation d’un médecin. Elles nous obligent à nous demander si le travail lui-même est raisonnable.
Les ressources individuelles demeurent importantes. Le soutien par les pairs, les services confidentiels de santé mentale, le mentorat, l’activité physique, la réflexion et des stratégies d’adaptation efficaces peuvent tous être utiles. Une étude canadienne menée auprès de professionnels des services d’urgence à laquelle j’ai participé a montré que l’adaptation axée sur la tâche était associée à un niveau moindre d’épuisement professionnel, tandis que l’adaptation axée sur les émotions était associée à un niveau plus élevé.
Cette information est utile, mais le style d’adaptation n’explique pas tout le problème. Même les meilleures capacités d’adaptation ont leurs limites lorsque les exigences dépassent constamment les ressources disponibles pour y répondre.
Il ne s’agit pas de choisir entre la responsabilité individuelle et celle du système. Les deux sont nécessaires.
La médecine doit examiner sa culture
Les systèmes de santé ne sont pas distincts des médecins. Nous dirigeons des services, établissons des normes professionnelles, influençons les apprenants et façonnons la vie professionnelle de nos collègues et des autres professionnels de la santé.
Pour bâtir une profession plus saine, nous devrons remettre en question certaines idées reçues de longue date :
- L’épuisement n’est pas une preuve de dévouement.
- Travailler lorsque nous sommes malades n’est pas toujours du professionnalisme.
- Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse.
- Réduire son activité clinique peut être une décision professionnelle responsable.
- L’efficacité ne devrait pas éliminer toutes les possibilités de récupération ou de contact humain.
- La compassion envers les patients et la compassion envers le personnel ne sont pas des priorités concurrentes.
Dans une réflexion antérieure sur la responsabilisation à l’égard des soins aux patients, j’ai soutenu que les systèmes de santé doivent établir plus clairement à qui revient la responsabilité de veiller à ce que les patients reçoivent les bons soins de la part de services dotés de ressources appropriées.
La responsabilisation ne devrait pas consister uniquement à évaluer le médecin qui se trouve là où les défaillances du système deviennent visibles. Elle doit aussi inclure la responsabilité de fournir les conditions nécessaires à des soins de qualité.
Bâtir des carrières médicales durables
L’objectif ne devrait pas être de rendre les médecins capables de supporter une pression illimitée. Il devrait être de créer un travail dans lequel ils peuvent demeurer efficaces, compatissants et épanouis sur le plan professionnel.
Il faut faire plus que réduire les scores d’épuisement professionnel. Il faut concevoir des carrières et des milieux de travail qui préservent le sens du travail, un degré raisonnable de contrôle, le temps de récupération, l’efficacité des équipes, la sécurité psychologique et la souplesse aux différentes étapes d’une carrière.
La médecine d’urgence a façonné une grande partie de mon expérience et de mes écrits, mais la question suivante concerne chaque médecin :
Pouvons-nous offrir les soins pour lesquels nous avons été formés, dans des conditions qui nous permettent de bien le faire, sans causer de préjudice inacceptable à nous-mêmes ou aux autres?
Les médecins en bonne santé ne méritent pas davantage de protection que les autres travailleurs. Mais, comme tous les travailleurs, ils méritent un travail conçu en tenant raisonnablement compte de la santé et de la sécurité. Leur bien-être compte aussi pour chaque patient qui dépend de leur jugement, de leur compassion et de leur présence continue.
L’attention actuellement accordée à l’épuisement professionnel nous offre une occasion d’agir. De nouveaux investissements et de nouvelles ententes peuvent favoriser le recrutement et le maintien en poste des médecins, renforcer les équipes et améliorer l’accès. Leur réussite devrait, au bout du compte, être évaluée non seulement en fonction de la rémunération des médecins, mais aussi des améliorations concrètes que les médecins et leurs patients constatent dans l’organisation et la prestation des soins.
Si nous voulons des effectifs médicaux en bonne santé et mobilisés, nous devons soutenir les personnes, assumer nos responsabilités en tant que profession et repenser les conditions de travail. Il ne s’agit pas de prétendre que nos difficultés sont exceptionnelles ni de chercher des coupables. Il s’agit d’accepter la responsabilité commune de bâtir un système de santé où les patients peuvent recevoir des soins de qualité et où les personnes qui les offrent peuvent continuer à le faire.
Dr Paul Atkinson MB (Hons) MA FRCPC, Professeur, médecine d’urgence, Dalhousie Medicine New Brunswick;
Médecin-conseil en chef, Travail sécuritaire NB



